15 mars 2016

Cameroun : Martial Bissog candidat à la future présidentielle, écrit à Paul Biya





Plus connu du grand public comme un journaliste, Martial Bissog a fait le choix de se porter candidat à la
prochaine élection présidentielle qui aura lieu normalement en 2018 au Cameroun, sauf changement de calendrier. Mr Bissog, ne se contente pas d’être un possible challenger du président Biya lors de cette future échéance électorale, il a choisi, de rédiger une lettre ouverte, au locataire d’Etoundi qu’on vous laisse découvrir ci-dessous.




« Monsieur le Président entre la cacophonie des thuriféraires et le calme de votre conscience, je sais que vous ferez le bon choix !
C’était dans ma lointaine enfance en culottes courtes. La nouvelle était tombée comme une déflagration. Je percevais vaguement dans les propos de mes aînés, géniteurs, oncles, tantes, grandes sœurs et grands frères, beaucoup de bonheur mais aussi un soupçon d’inquiétude. Etait-ce possible, chuchotait-on, que le Président de la République Amadou Ahidjo quittât le pouvoir de son plein gré ! L’homme avait tellement marqué les esprits – au Cameroun et même au-delà – que quand gamin, nous rêvions d’être président plus tard, nous disions : « je serai Ahidjo ». C’était dans mon enfance en culottes courtes, à peine ! Certains ressentaient du bonheur parce qu’ils nourrissaient à l’endroit du président démissionnaire des griefs plus ou moins objectifs. Mais globalement, les aînés trouvaient qu’un quart de siècle au pouvoir c’était bien long et que la démission du président de la république était une bonne nouvelle. Cependant on y croyait à peine. Alors de part en part fusa la rumeur explicative selon laquelle l’homme fort avait été terrassé par un subterfuge des Français dont un médecin, télécommandé par le nouveau pouvoir socialiste – François Mitterrand venait d’être élu en 1981 – lui aurait faussement diagnostiqué « une grosse fatigue ».
C’était un calme soir de novembre 1982. C’était l’automne, un automne où il faisait beau, car chez nous et dans les cœurs c’était comme la naissance du printemps. Et la belle et salutaire hirondelle qui à elle seule annonçait ce beau printemps était un fringant quadragénaire du Sud, grand commis de l’état, que les femmes unanimes, décrivaient beau et les hommes d’une seule voix, bardé de diplômes, l’homme parfait en quelque sorte. Cet homme, c’était Paul Biya, le dauphin constitutionnel.
J’avais juste sept ans. J’ai suivi toute ma vie durant, le voyage au long cours du président de la république. Journaliste, j’ai apprécié la liberté accordée à la presse. Peut-être plus que dans nul autre pays d’Afrique, ce quatrième pouvoir n’a jamais autant mérité son grade. Parfois même, peut-être en fait-on trop ici dans le dénigrement vaseux et inutile, et dans une écriture plus qu’approximative ; ou parfois pas assez, si l’on juge la qualité de l’information. Citoyen j’ai aimé ce havre de paix que représente mon pays, et j’en ai abondamment joui, dans une Afrique équatoriale en prise à des crises, à des turbulences parfois hécatombaires. Jeune, j’ai estimé à sa juste valeur le large spectre des offres de formations qui chaque jour, s’élargissait un peu plus, faisant du Cameroun, cet état providentiel dont un expatrié grand connaisseur de l’Afrique disait qu’il est le pays du continent où l’on est sûr de trouver toutes les ressources humaines dont on a besoin pour l’entreprise, de la plus subalterne à la plus pointue. Patriote, j’ai été très fier de la maîtrise avec laquelle nous avons préservé l’intégrité nationale en y maintenant la riche presqu’île de Bakasi, que convoitait notre puissant voisin, après une dure bataille armée et juridique. La liste est longue.
Je ne parlerai point de ce qui pourrait fâcher. «Bien sûr nous eûmes des orages, vingt ans d’amour c’est l’amour fol», chantait Jacques Brel. Il avait raison. La vie n’est point un long fleuve tranquille, la gouvernance encore moins. Vingt cinq ans ont eu raison de ce que représentait le président Ahidjo pour les uns et les autres. Même ceux de son camp s’en sont agacés et ont manifesté des signes qui ne trompaient pas. Si j’ose cette tribune, c’est que je sais que dans le fond de l’homme, la pondération et le sens de l’équilibre qui le caractérisent ne lui dictent désormais plus qu’ne seule ligne de conduite. Mon peuple, nous dit-il en sourdine, je vais me retirer. Trente ans d’amour, c’est l’amour fol. Nous l’entendons tous, cette sourdine, sans trémolos ni bégaiements dubitatifs. Alors, si je prends cette plume filiale, c’est parce que je sais que l’homme est agacé par les appels des céroféraires et des thuriféraires dont la logique est incomprise par le premier concerné et par bien d’entre nous. Je sais et j’entends qu’il attend qu’une jeunesse sensée l’accompagne vers une sortie digne et oh combien méritée. Alors, je dis, Monsieur le Président, je suis du côté de cette sagesse qui vous conseille de partir.
J’ai pris ma plume un jour pas bien lointain, pour prendre rendez-vous avec l’histoire. J’ai annoncé ma candidature à la présidence de la république pour accomplir un double devoir : faire comprendre au Président de la république qu’une certaine jeunesse était prête à relever le gant ; lui faire comprendre que cette jeunesse qui n’a connu que lui à la tête du pays, avait donc reçu grâce à lui, les moyens pour être prête à servir son pays au plus haut sommet des responsabilités de l’état.
Monsieur le Président, vous voyez donc que nous avons compris votre désir le plus profond. Nous avons entendu la petite voix qui sourd dans les propos que vous nous tenez à longueur d’interventions. A longueur de silences. A longueur de voyages. Combien sont-ils ceux qui veulent en dépit de votre volonté et du bon sens, vous persuader que vous êtes un monarque de droit divin ne quittant le pouvoir que par la volonté de Dieu ! Quels sombres intérêts couvent-ils, dont vous seriez tout juste la caution, la couverture et en fin de compte, la victime ! Dieu vous a fait grand, Monsieur le président, car tout pouvoir vient de lui. Vous vous ferez immense car toute décision vient de l’homme et non des courtisans. Partez donc comme vous le désirez tant Monsieur le président, et vous aurez le temps de nous regarder faire et le temps d’être fier de vous, parce que fier de nous qui sommes vos fils, les fils de ce Cameroun dont vous avez un tiers de siècle durant, présidé à la destinée ».
Martial Bissog,
Candidat déclaré à la présidentielle de 2018"

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